Bullshit bingo du mécénat d’entreprise : 8 phrases qu’on ne veut plus entendre quand on parle de mécénat responsable (et ce qu’elles cachent vraiment)

par | Oct 31, 2025 | Fondation

Tu bosses dans une fondation, une entreprise engagée ou une asso ?

Alors tu les connais, ces phrases qu’on sort avec un grand sourire, un peu d’assurance et souvent… une bonne dose d’aveuglement.

Elles partent rarement d’une mauvaise intention, mais traduisent une vision très verticale du mécénat, où le “mécène” sait ce qui est bon pour “les assos”.

À force de les répéter, on en oublie la réalité du terrain — et on s’éloigne d’un mécénat vraiment responsable.

Voici donc le Bullshit Bingo du mécénat, signé C’était Mieux Demain : un concentré des erreurs à éviter (à lire avec autodérision, et surtout avec l’envie de faire un peu mieux demain).

Les erreurs à éviter pour un mécénat d’entreprise responsable

Quand je suis devenue déléguée générale de fondation, après dix ans passés en RH et en communication, j’ai découvert un univers régi par des codes implicites : ce qu’on “fait” ou non dans le milieu, la défense de l’intérêt général, les risques d’image, la peur du conflit d’intérêt, le poids de la conformité. 

Avec le temps, j’ai pu voir à quel point certaines pratiques du mécénat français étaient restées figées dans une autre époque. J’en ai testées, questionnées, et aujourd’hui j’en accompagne de nouvelles aux côtés des fondations avec qui je travaille. 

Je constate que beaucoup d’acteur.rices aimeraient faire évoluer leurs modes d’action vers un mécénat plus horizontal, co-construit, qui valorise l’expertise des associations mais n’osent pas toujours franchir le pas. C’est pour ces personnes que j’écris cet article : pour partager sans filtre quelques constats, et surtout les erreurs à éviter si l’on veut bâtir un mécénat plus responsable. 

1. “On veut soutenir des actions win-win”

Traduction : “On veut bien être solidaires, mais seulement si ça sert aussi notre entreprise.”
Le problème ? 

L’utilité sociale devient un outil RH ou de marque employeur.
L’association devient un “moyen” d’engager les salarié·es, plus qu’un partenaire d’intérêt général.
L’intérêt général devient l’intérêt commercial.

Et pourtant, la loi est claire :

Une fondation d’entreprise est une personne morale à but non lucratif, créée par une ou plusieurs entreprises pour la réalisation d’une œuvre d’intérêt général, sans recherche de profit direct ou indirect pour ses fondateurs.
(Article 18 de la loi n° 87-571 du 23 juillet 1987 sur le développement du mécénat)

Et si, pour une fois, on acceptait que tout ne soit pas win-win, mais juste utile ?

2. “On préfère faire du mécénat de compétences que de distribuer des chèques”

C’est noble, sur le papier.
Mais soyons honnêtes : certaines missions nécessitent des financements directs, pas du temps bénévole.
Les salaires, la logistique, les loyers, la coordination, ça ne se paie pas en mission ponctuelle ou en atelier de collaboration de 3 heures.

Le mécénat de compétences, c’est bien, et d’ailleurs je le recommande à fond à toutes les entreprises que j’accompagne. J’ai même écrit un article sur le sujet.
Je dis souvent de façon un peu simpliste que le mécénat de compétences, c’est la cerise sur le gâteau. Mais sans le gâteau (les financements) il n’y a rien qui tienne dans la durée. 

3. “On ne veut pas créer de lien de dépendance”

Autrement dit : “On ne veut pas financer les frais fixes, ni les ETP.”
C’est une phrase qu’on a entendue au moins une fois dans toutes les fondations, et c’est celle que je trouve la plus absurde, parce que c’est un vrai contresens.
Refuser de financer la structure, c’est empêcher les assos de devenir autonomes.

L’autonomie se construit avec des moyens stables, de la visibilité, de la tranquillité avec 6 mois de trésorerie minimum et l’assurance de pouvoir payer ses salaires sur les prochains mois par exemple.

4. “On veut professionnaliser les associations”

Fonctionne aussi avec : “les faire monter en compétences” et “les faire grandir”.
C’est souvent bienveillant, mais aussi un peu… infantilisant.
Les assos que vous accompagnez ont déjà développé une expertise incroyable, avec des contraintes que peu d’entreprises supporteraient : un turnover de ressources humaines, des locaux un peu bancals (on dit des bancaux ?), une instabilité des financements notamment.

Ma proposition : et si, avant de les “faire grandir”, on commençait par les écouter ? lien vers l’article 5 difficultés des assos

5. “On cherche des projets avec un impact immédiat”

Traduction : “On veut des résultats visibles avant la fin du trimestre.”
Ca, c’est ce que j’appelle le syndrome du mécénat KPI-compatible : on veut des chiffres, vite. Pour savoir si c’est utile, si notre action est à garder ou à ajuster, pour faire un post sur Linked In.

L’impact immédiat, c’est une vision court-termisme qui fonctionne bien en entreprise : on lance un projet, on voit s’il fonctionne et si les gens achètent le produit. Quand il s’agit de problématiques sociales et notamment de changer la vie des gens, d’améliorer leur quotidien ou de soigner des maux, ça prend un poil plus de temps.

C’est aussi pour cette raison que je conseille souvent à mes client·es de s’engager sur plusieurs années avec leurs associations partenaires. Le mécénat responsable, ça ne se décrète pas, ça se construit dans le temps.
Au fil des missions, j’ai identifié un vrai cycle de maturation que j’appelle la méthode ONE :

  1. Observer – la première année, on se découvre. Mécène et association apprennent à se connaître, à comprendre les univers et les modes de fonctionnement de chacun.e. On pose les bases et on fait ses premiers pas ensemble.
  2. Nourrir – la deuxième année, la confiance s’installe. On échange plus librement, on ouvre des portes, on teste de nouvelles idées, on apprend à travailler main dans la main.
  3. Éclore – la troisième année, la relation atteint une forme de maturité. On co-crée des projets solidaires, on mobilise les ressources de chacun·e à bon escient et on agit concrètement pour faire grandir l’impact auprès des bénéficiaires.

Un mécénat co-construit et durable, c’est exactement ça pour moi : une relation vivante qui prend le temps d’observer, de se nourrir, puis d’éclore.

6. “On veut des assos innovantes”

Celle-là, c’est ma préférée.
Comme si, pour mériter un soutien, il fallait que les assos réinventent un projet chaque année. Ou quand le mot “innovation” remplace le mot “utilité”. 

On veut du neuf, pas forcément du mieux.
Et pourtant, l’écologie de projet, qui consiste à améliorer l’existant plutôt qu’à créer quelque chose de nouveau, est souvent bien plus pertinente pour les projets associatifs.

7. “On veut mesurer l’impact”

Derrière cette demande, souvent sincère, se cache un grand flou : on veut du quali, du quanti, du concret… bref, du magique.
Mais l’impact social ne se résume pas à dix chiffres dans un tableau.

Avec la Fondation pour les Familles du groupe Pierre & Vacances Center Parcs, on l’a bien vu : les ingrédients de la transformation ne tiennent pas dans une grille d’indicateurs, ni dans des chiffres ou des mesures.
Ils se nichent dans des moments subtils : une conversation de deux heures avec une famille bénéficiaire, une prise de conscience, un regard, un lien.
Des choses réelles, fines, mais impossibles à coder.

Certaines associations, comme DayTourSport, l’ont bien compris : elles invitent leurs mécènes à venir sur le terrain, à vivre les actions, à ressentir l’impact plutôt qu’à le lire dans un PDF de 40 pages.

L’impact ne se mesure pas toujours : il se constate, il se vit, il s’éprouve.
Et ce n’est pas un manque d’expertise, c’est juste la preuve que le social est d’abord une histoire humaine avant d’être une histoire de chiffres.

8. “On veut organiser un team building solidaire”

Psssst j’ai une confidence à vous faire : les entreprises adorent, les assos un peu moins.
Accueillir 50 salarié·es pour repeindre les murs, c’est du boulot, c’est hyper stressant, chronophage et pas super utile à vrai dire. 

La plupart des assos acceptent de le faire parce que ça tend une main vers l’entreprise, ça permet de mieux se connaître et de sensibiliser les équipes aux enjeux de l’asso.

Certaines assos doivent même parfois sous-traiter à des intermédiaires la coordination logistique de ce genre d’event, tellement c’est lourd à gérer.

Maud, DG de la Fondation chez Pierre & Vacances a développé un super concept à ce sujet. Elle a interrogé son association partenaire l’asso LEA sur ses besoins du moment, en disant “On a 40 commerciaux disponibles pendant 4 heures, avant de dire OK à la manager de l’équipe, est-ce qu’on peut réfléchir ensemble à comment leurs compétences peuvent être utiles pour ton asso et c’est moi qui gère l’organisation ?”

Résultat : 3 ateliers sur-mesure pour l’asso, un peu bricolé et moins instagrammable que de repeindre une école mais vachement plus utiles : 

  • un premier atelier de démarchage téléphonique pour aller chercher de nouveaux partenaires et du don en nature, le tout consigné dans un fichier Excel construit par l’asso pour assurer le suivant après l’atelier.
  • un deuxième atelier pour construire des jeux pour des enfants hospitalisés
  • un troisième atelier : mettre des courriers sous enveloppe pour remercier les donateurs de l’asso. Pas sexy comme mission, je vous l’accorde alors ils l’ont pimpé au public du jour (des commerciaux) en organisant un challenge de celui/celle qui en enveloppait un maximum. Super malin !

Moins de buzzwords plus de justesse (c’est archi boomer de dire “buzzwords” dirait ma nièce) 

Tu l’auras compris : j’aime rire de nos travers en tant que mécènes, mais le fond reste sérieux. Ces phrases qu’on répète sans trop y penser ne sont pas forcément à bannir, mais à questionner. Elles traduisent souvent un besoin de contrôle, de cadre ou de réassurance, et une difficulté à lâcher prise, à faire confiance, à collaborer vraiment avec les associations.

Pour moi, un mécénat d’entreprise responsable, c’est justement tout l’inverse : une relation d’écoute, d’équilibre et de confiance mutuelle.

Un mécénat qui se construit dans la durée, comme dans la méthode ONE, Observer, Nourrir, Éclore, et qui apprend de ses erreurs.

Je te résume les 8 erreurs à éviter pour avancer vers un mécénat plus responsable, horizontal et co-construit :

  1. Vouloir du win-win à tout prix.
  2. Remplacer les financements par le seul mécénat de compétences.
  3. Refuser de financer les frais de structure.
  4. Penser qu’il faut “professionnaliser” les associations.
  5. Chercher un impact immédiat.
  6. Confondre innovation et utilité.
  7. Réduire l’impact à des chiffres.
  8. Transformer les actions solidaires en team building déguisé.

Je crois que le mécénat de demain, ce sera :

  • moins de jargon, plus d’écoute ;
  • moins de reporting, plus de terrain ;
  • moins de “win-win”, plus de “win tout court”.

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